Une aventure nommée Pique Russe

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Yves Lageat, fin novembre 2018, dans les vignes de Pique Russe, à Gourvillette, en Charente-Maritime

Les a priori sur les vins charentais ont la vie dure. On grimace de doute à l’idée d’offrir une bouteille de cette IGP pour Noël. On s’étonne franchement d’avoir apprécié un vin des environs de Saint-Sornin (16) (« Mais c’est qu’il est bon, en plus ! »).

Si ces vins sont sans doute encore trop souvent produits par défaut, à l’ombre du cognac, cela n’empêche pas des vignerons exigeants et opiniâtres de croire au potentiel du terroir des deux Charentes pour faire un vin de grande qualité. Comme Yves Lageat et son Pique Russe, vin rouge dont la réputation se confirme millésime après millésime, et que l’on se conseille par le bouche-à-oreille.

Pourquoi décide-t-on un jour de produire son propre vin, en plus d’une activité professionnelle à temps plein, comme l’a fait Yves ? Qu’est-ce qui pousse à s’investir dans cette entreprise passionnante certes, mais chronophage et parsemée d’aléas ?

Dans le cas d’Yves, c’est au départ l’histoire d’une bande de copains, qui passent leurs vacances dans les environs de Matha (17). Il y a parmi eux Laurent Bastier, producteur de cognac et Athanase Fakorellis, œnologue. Pierre Sins complétera l’équipe quelques années plus tard. « Je ne peux même pas dire que j’étais passionné par le vin à cette époque », confie honnêtement le Parisien aux racines bretonnes, plutôt imprégné enfant par l’air marin et la voile, au large de Perros-Guirec.

Au début des années 2000, Yves travaille comme directeur des ressources humaines pour une marque du groupe LVMH. Il vit à Paris, puis à Londres. Durant les week-ends charentais de la bande, au fil des discussions, émerge l’idée de faire du vin. « C’est vraiment le projet collectif qui m’a plu, se souvient-il. Réfléchir au nom de ce vin, à son étiquette, ça a donné lieu à des conversations interminables, c’était magique. On a aussi énormément rigolé à cette époque, et ça nous a beaucoup soudés. » L’aventure Pique Russe commence donc par un vin de copains. (Le vin n’est-il pas une boisson éminemment sociale ?)

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Laurent Bastier, le viticulteur, a déjà quatre ou cinq rangs de vigne plantés de cabernet-sauvignon et de merlot, à Gourvillette, non loin de Matha. L’équipe se lance donc, sur son temps libre. La première année, en 2001, 1 500 bouteilles sont produites. « Je crois qu’à l’époque, moi qui étais dans un bureau toute la journée, j’avais besoin de ça, d’un travail physique », estime Yves Lageat. Deux ans plus tard, l’opportunité de donner un tour encore plus sérieux à l’affaire se présente : Laurent propose à ses camarades d’utiliser des droits de plantation inutilisés dans sa famille. Personne n’hésite bien longtemps, et deux hectares et demi sont plantés dans la foulée. Un hectare supplémentaire l’année suivante, en 2004. La parcelle nommée La Combe de Pique Russe * devient une enclave rouge sur les terres de l’hégémonique ugni blanc.

« Dès le départ, on a eu envie de faire un grand vin, poursuit Yves, qui répète volontiers que son objectif est de « rayer les vins de Bordeaux des cartes des restaurants charentais ! » On était très ambitieux, sans doute même un peu prétentieux. On a un temps envisagé de planter dans un autre vignoble, mais au fil de nos recherches, on a découvert qu’avant, sur ces coteaux de Gourvillette, bien drainés, bien exposés, et bien aérés, on produisait du vin rouge réputé. Et puis, on était attachés à la région. On s’est dit qu’on pouvait faire du vin n’importe où, et que c’était la façon de le faire qui importait. On a planté des vignes en haute densité, pour avoir un vin plus concentré en arômes. On voulait quelque chose d’ultra qualitatif. C’était une idée un peu folle, il faut avouer. »

Comme pour mieux mesurer le chemin parcouru, Yves égrène méthodiquement les millésimes qui l’ont mené jusqu’à la reconnaissance dont Pique Russe bénéficie aujourd’hui. Les plus marquants : 2003 d’abord, « sauvage, concentré, brûlé », à cause de la canicule. 2005 et sa magnifique surprise. C’est la première production de la vigne plantée deux ans plus tôt. « La vigne était à 30 ou 40 % de son potentiel, et pourtant ça a donné un vin juste incroyable. Tellement bon, qu’on a décidé de créer un assemblage particulier. On l’a appelé Le Temps Volé. » Depuis, cette cuvée n’est produite que les années exceptionnelles.

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Dans la gamme Pique Russe, trois rouges et un rosé

« C’est en 2005 qu’on a acheté nos premières barriques neuves, et qu’on s’est retrouvé à la carte des grands restaurants de la région, chez Coutanceau à La Rochelle, et à La Ribaudière à Bourg-Charente (16). On a produit davantage aussi. 2005 nous a vraiment lancé, mais il y a aussi eu des années plus sombres. »

Comme l’année dernière, où, à cause d’une panne de machine, celui qui refuse d’utiliser des produits phytosanitaires dans sa vigne a dû désherber ses parcelles au coupe-bordure. Les vignes de Pique Russe présentent des rangs étroits et bas. Seul un petit chenillard, que ne renierait pas un vigneron savoyard, peut y passer. Avec cette configuration, difficile d’emprunter les imposants tracteurs des collègues cognaçais. « Je peux me sentir seul parfois, mais je me débrouille », constate sobrement le vigneron.

Année après année, les vendanges confirment le potentiel du terroir de Gourvillette et de son sol de graves. 2009 a même été un millésime extraordinaire, tout en souplesse, et un nouveau Temps Volé a vu le jour.

Depuis 2014, Yves travaille à temps plein pour Pique Russe. La décision de quitter son emploi dans les ressources humaines n’a pas été difficile à prendre. « Je sentais que je tenais à ce vin. Il fallait que quelqu’un s’y mette, et j’aurais eu un sentiment inachevé si je ne l’avais pas fait. » Et 2015, nouvelle excellente année, ne lui a pas fait regretter son choix.

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Dans son chai, au milieu des cuves, des barriques et des caisses de vin, il revendique une production de 25 000 bouteilles par an restée artisanale. « Mes trois outils indispensables, sont un ventilateur, un chauffage submersible pour aquarium, et une bonbonne de gaz carbonique ! » Si la météo n’est pas pour lui une préoccupation majeure, il confie en revanche que la vinification lui a longtemps donné des sueurs froides, jusqu’à ce qu’il accepte la part d’inconnu du processus.

Après avoir produit pendant des années Pique Russe en bio, mais sans label officiel, et sous la simple appellation « vin de France », Yves Lageat a demandé la certification AB, et rejoint l’appellation « vin charentais ». « Le Parisien qui va repartir », comme certains l’appelaient, a fait mentir les pronostics. Il compte bien continuer à prouver aux sceptiques de tous bords qu’on peut produire, sans pesticides, un vin de très grande qualité sur le terroir charentais.

* La « combe » est une vallée sèche en patois saintongeais, et  le « pique russe » désigne le rouge-queue, un petit passereau.

  • Pour plus de renseignements sur la gamme de Pique Russe, et pour connaître ses points de vente, contacter Yves Lageat au 06 72 91 49 18.

 

 

 

 

 

3 réflexions sur “Une aventure nommée Pique Russe

  1. « Pique Russe », …c’est toute une poésie contemplative et bucolique.
    « Pique Russe » est volontiers joyeux, léger, un brin gourmand, malicieux et virevoltant.
    Fier de son terroir il anime l’air de son chant clair, de la vigne au pressoir.

    Aimé par 1 personne

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