Le cuivre du sol et les pouvoirs de la phytoextraction

IMG_5538
Ludovic Vincent, patron de la start up Biomède, basée à Lyon

Dans une filière qui a fait du développement durable une de ses priorités, le concept de phytoremédiation trouvera sans doute dans les années à venir de plus en plus d’écho auprès des viticulteurs. Qu’est-ce donc au juste que la phytoremédiation ? Pour faire court, on pourrait dire qu’il s’agit de l’action des plantes dites « dépolluantes ». Plus précisément, la phytoremédiation est, comme l’explique Jean-Louis Morel, directeur du laboratoire Sols et Environnement de l’Université de Lorraine et de l’INRA, « un ensemble de procédés agronomiques fondés sur l’action des plantes, et notamment de leurs racines, pour stabiliser ou éliminer les polluants des sols. Par extension, on peut aussi employer ces méthodes contre les polluants des sédiments, des eaux, de l’air. On en distingue quatre types qui dépendent de la nature des polluants et des mécanismes d’action des plantes : la phytostabilisation, la phytodégradation, la phytovolatilisation et la phytoextraction. »

Comme dans tous les vignobles français, le sol du vignoble cognaçais présente une accumulation importante de cuivre, due à l’utilisation régulière, depuis plus d’un siècle, de la bouillie bordelaise, un fongicide à base de sulfate de cuivre et de chaux particulièrement efficace contre le mildiou. Accumulation d’autant plus importante que le cuivre ne se dégrade pas et reste fixé dans les 30 premiers centimètres du sol, quand l’érosion ne l’entraîne pas dans les cours d’eau.

Des entreprises se positionnent déjà sur le marché de la phytoremédiation. Biomède (pour « remède biologique »), récemment créée par Ludovic Vincent et basée à Lyon, en fait partie. Le patron de cette start up, qui a un temps vécu à Saint-Brice près de Cognac, travaille depuis longtemps sur la revalorisation des sols.

« Il faut savoir qu’on est parfois obligé d’abandonner des parcelles en raison d’une trop forte présence de cuivre dans le sol, explique-t-il. C’est pour cette raison que Biomède a conçu un mélange de plantes hyperaccumulatrices, adaptées à la captation du cuivre. »

Associé à un docteur en biotechnologies et un autre spécialisé dans la microbiologie, l’ingénieur-agronome formé à Agro Tech Paris concentre ses recherches sur la viticulture ou l’arboriculture. « Nous avons déjà réalisé des tests dans le Beaujolais et dans le Vaucluse, nous travaillerons bientôt dans l’appellation chablis et dans le bordelais, et nous aimerions poursuivre nos recherches dans le cognaçais. Le mélange de plantes que nous proposons, qui est en cours de brevet, a d’abord été testé en labo, puis en champ l’année dernière. » Le traitement s’avère assez long, puisque Ludovic Vincent indique qu’il faut en moyenne cinq ans pour traiter une parcelle. Le mélange peut être planté sur des parcelles arrachées destinées à être revalorisées, ou alors directement entre les rangs de vigne.

« Nous avons conçu un mélange de quatre plantes d’espèces européennes, non invasives. L’idée de notre mélange, c’est de ne pas être en concurrence avec la vigne. Chacune des plantes est complémentaire, pour que l’extraction du cuivre soit la plus efficace possible. En outre, les planter sur une parcelle va dans le sens de l’incitation actuelle à l’enherbement entre les rangs de vigne. »

Concrètement, comment se met en place cette phyto-extraction ? « Nous mesurons d’abord  avec un appareil la teneur en métaux lourds d’une parcelle, pour établir un diagnostic, indique Ludovic Vincent. Le résultat de cette analyse de tous les éléments métalliques du sol est instantané. Il faut savoir qu’en zone agricole, on trouve du cuivre, mais aussi de l’arsenic et du plomb, et que les taux peuvent être très élevés. Nous avons effectué des analyses dans différents vignobles qui ont parfois révélé des niveaux de cuivre extrêmement importants. »

Dans la fourchette basse, le patron de Biomède souligne qu’on retrouve en moyenne sur les parcelles 200 mg de cuivre par kilogramme de terre. Mais ce chiffre peut s’élever à 400 mg, voire beaucoup plus, alors qu’on estime qu’un sol optimal d’un point de vue agronomique ne devrait pas dépasser les 100 mg. « On est donc souvent confronté à des teneurs au moins deux à quatre fois supérieures à la normale. Malheureusement, à ces taux-là, ça a des conséquences. » Le cuivre, bactéricide et fongicide, est néfaste notamment pour des vers de terre de surface comme les épigés (qui assurent la porosité du sol). Le cuivre agit aussi sur les collemboles (qui contribuent à la qualité du sol) et les nématodes, qui sont des organismes nuisibles en forte quantité, mais utiles à l’équilibre  global du terrain.

« Le paradoxe, c’est que ce trop-plein de cuivre va à la longue favoriser les maladies de la vigne, et même affecter la résistance des plants au stress hydrique, note le patron de Biomède. Sans oublier que sa présence peut aussi modifier le goût du vin. Il est difficile de s’en passer, son efficacité et l’absence de résistance n’étant plus à prouver. Néanmoins, il faut avoir conscience qu’en grande quantité, il fragilise les pieds de vigne. C’est un peu comme si, nous humains, prenions constamment des antibiotiques. »

La société Biomède propose aux viticulteurs de planter son mélange en février ou en mars, et de faucher les plantes avant leur montée en graines, en juillet. « Les plantes absorbent le cuivre dès qu’elles produisent de la biomasse, et elles le stockent dans toute la plante, tige et feuilles. Il faut compter 650 euros de traitement par hectare, et il faut le renouveler chaque année, jusqu’à abaissement du taux de cuivre au niveau souhaité. L’avantage c’est que le fauchage intervient lors d’une période relativement calme pour les viticulteurs. »

Ludovic Vincent aimerait développer un circuit de revalorisation local des plantes une fois fauchées. « La revalorisation de ces plantes ne constitue pas le cœur de notre métier, mais des partenariats sont en cours. Actuellement nous proposons aux viticulteurs de récupérer les plantes pour alimenter notre bureau recherche et développement. »

De son côté, Jean-Christophe Gerardin, technicien viticole bio à l’antenne de Segonzac de la chambre d’agriculture de la Charente, souligne que le cuivre est un partenaire de choix en viticulture, primordial pour la lutte contre le mildiou. « Depuis quatre ou cinq ans, je vois un changement de mentalité, même si le but reste d’amener les viticulteurs à leurs objectifs de rendement, dit-il. Il y a une vraie réflexion, tout est raisonné. Le cuivre n’inquiète pas les viticulteurs, car ils constatent la présence de vers de terre dans leur sol. Pour le vérifier, la chambre d’agriculture va d’ailleurs mener jusqu’en 2019 une étude chiffrée sur leur présence dans des parcelles, de même type et de même terroir, en biologique et en conventionnel. »

Des initiatives intéressantes, dans la mesure où, pour Ludovic Vincent, « on peut imaginer qu’il y aura à l’avenir des normes sur la qualité des sols en agriculture. »

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s