Une « vision commune pour un bien commun »

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Près de Vindelle

Initiés par Emmanuel Macron en juin dernier, les États généraux de l’alimentation visent à permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail d’un côté, et à promouvoir une alimentation saine, sûre et durable de l’autre. Jeudi dernier, à Jarnac, la Charente prenait part à la réflexion nationale.

Il y a été question des circuits courts et de proximité, et de la transition écologique de l’agriculture. Michel Duru, directeur de recherche à l’INRA de Toulouse, est intervenu lors de la deuxième partie, en dressant le contexte, les enjeux et les perspectives de cette transition écologique.

Il a rappelé qu’une alimentation saine et durable se caractérise par sa capacité à promouvoir une longue vie en bonne santé tout en mobilisant avec parcimonie les ressources de la planète et en ne dégradant pas l’environnement (sol, eau, air).

Michel Duru a d’abord indiqué que le modèle agricole actuel allait devoir être repensé « Ce ne sera pas facile, car c’est un modèle solide et cohérent, verrouillé, qui a peu d’intérêt à changer », a-t-il noté. Les verrouillages sont multiples, et viennent autant des consommateurs, que des distributeurs, des professionnels de la restauration, des chercheurs, des agriculteurs, etc. Ainsi, on peut imaginer que la transition ne pourra s’opérer que sur une génération, soit 20 ou 30 ans.

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Dans le sud Charente

Dans son état des lieux, le directeur de recherche de l’INRA a pointé la spécialisation exagérée des exploitations et des régions agricoles (régions à grandes cultures contre régions à élevages par exemple), la simplification des assolements, la réduction des infrastructures paysagères, le raccourcissement des rotations et la concentration de la production de grande culture sur un petit nombre d’espèces qui consolide le verrouillage autour des pesticides. « Entre 1950 et 2010, on a connu une hausse constante des rendements, mais avec davantage de pesticides, d’engrais et d’antibiotiques », a-t-il expliqué.

Il a aussi évoqué la santé humaine, et l’augmentation des maladies chroniques non infectieuses, des antibiorésistances, de la baisse de fertilité, qui sont « un gros problème », qu’on ne doit pas seulement imputer au vieillissement ou à la génétique, mais aussi aux produits ultra-transformés pauvres en nutriments, aux acides gras saturés, aux résidus de pesticides, aux antibiotiques, aux gaz à effet de serre, aux nitrates, aux particules fines, etc. « Notre alimentation s’avère pauvre en antioxydants, prébiotiques et oméga-3, qui offrent pourtant une barrière intéressante aux pollutions  diverses auxquelles nous sommes confrontés ». L’agronome, qui a défendu l’agriculture de conservation (pas de labour, rotation longue, couverture du sol), a également souligné que les consommateurs devront à l’avenir consommer davantage de protéines végétales et moins de protéines animales. « Nous mangeons moins de 2 kg de légumineuses (qui ne représentent que 2 % de l’assolement des grandes cultures) par an, alors que nous pourrions en manger 10 kg. »

michel duru
Michel Duru jeudi à Jarnac

Il est également revenu sur les raisons de l’échec du plan Écophyto 1, élément clé de la transition écologique de l’agriculture. Ce plan avait pour objectif de réduire de moitié en dix ans le recours aux produits phytopharmaceutiques, en zones agricoles et non agricoles, tout en continuant à assurer un niveau de production élevé, tant en quantité qu’en qualité. Il s’est avéré être un échec puisque leur utilisation a, au contraire, augmenté. Michel Duru a exposé cinq raisons :

  • Raisons économiques : l’amortissement des installations industrielles, qui poussent à la spécialisation, et au rejet des solutions techniques qui pourraient entraîner une baisse de la production.
  • Raisons sociales : Pas d’organisation pour assurer la gestion collective que nécessitent certaines alternatives aux pesticides (lutte biologique par conservation, gestion durable des résistances génétiques), et il est plus risqué, pour la crédibilité d’un conseiller agricole, de se tromper en disant de ne pas traiter alors que ce serait nécessaire, qu’en conseillant de traiter alors que ce ne serait pas nécessaire (une erreur qui passera souvent inaperçue).
  • Raisons cognitives : la familiarité des solutions simples (à chaque problème, son intrant) qui n’incitent pas agriculteurs et conseillers à s’approprier les méthodes agronomiques préventives, vécues comme plus hasardeuses, et conduit de fait à une perte de compétences sur les solutions traditionnelles (rotations, semis différé).
  • Raisons culturelles : prestige du rendement élevé et la représentation collective du « beau champ » (très vert et homogène) chez les agriculteurs, et l’image du beau fruit (sans défauts extérieurs) chez les consommateurs, qui renforcent la dépendance aux pesticides.
  • Raisons réglementaires : les autorisations de vente, accordées essentiellement aux variétés pures, font qu’un agriculteur ne peut trouver sur le marché des semences d’associations variétales. La normalisation de la qualité des fruits privilégie une absence de défauts impossible à atteindre sans pesticides.

On l’a compris durant ces États généraux de l’alimentation, la transition écologique de l’agriculture (viticulture comprise) ne fait que commencer, et le chemin sera long. Le plan Écophyto 2 a désormais pour objectif d’atteindre 50 % de réduction de l’usage des phytosanitaires en 2025 (et – 25 % en 2020). Michel Duru a plaidé « pour une vision commune d’un bien commun ». Alors que les agriculteurs présents s’inquiétaient des conséquences de cette transition pour leur profession, en terme de temps de travail et de revenu, le directeur de recherche à l’INRA a souligné que les produits alimentaires devront sans doute, à terme, être payés plus chers par le consommateur, pour leur qualité et pour rémunérer correctement les agriculteurs. Un consommateur qui verra par le même temps sa facture de citoyen contribuable réduite (moindres frais de traitement de l’eau, etc.). Un long chemin donc, que l’ensemble de la société va devoir emprunter.

 

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