Cépages résistants : la longue gestation

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Jean-Bernard de Larquier et Catherine Le Page, président et directrice du BNIC

Lorsqu’un Américain commande un cocktail au cognac en soirée à New York, ou qu’un Chinois agrémente son repas d’une très vieille eau-de-vie charentaise à Pékin, ces deux consommateurs imaginent-ils les enjeux auxquels doit faire face la filière cognac, à des milliers de kilomètres d’eux ? Sans doute pas. Pourtant, ces enjeux sont de taille. Notamment ceux qui concernent les maladies de la vigne, qui impactent chaque année de manière non négligeable la production d’un spiritueux dont la demande ne se dément pas à travers le monde.

Ces consommateurs étrangers savent-ils aussi que la filière subit des attentes sociétales fortes en matière d’environnement ? Qu’il lui faut donc, d’une part, lutter contre les maladies dans un vignoble qui s’étend sur près de 75 000 hectares, et de l’autre, y épandre le minimum de produits phytosanitaires ? « Nous souhaitons léguer un territoire à une population heureuse d’y vivre, soulignait mardi dernier Jean-Bernard de Larquier, président du Bureau national interprofessionnel du cognac. Pour cela, nous nous devons d’être encore plus respectueux de notre environnement. Nous avons fait énormément d’efforts, mais il en reste à faire ».

Le BNIC n’a pas attendu que la demande des citoyens pour un environnement plus sain se fasse pressante pour s’approprier la recherche et travailler sur les cépages capables de résister aux maladies les plus courantes de la vigne, oïdium et mildiou en tête. Ces deux fléaux importés d’Amérique du Nord ne datent pas d’hier, ils ont touché vitis vinifera, la vigne européenne aujourd’hui principale espèce cultivée dans le monde, dans la deuxième moitié du 19e siècle.

L’amélioration des pratiques viticoles ne pouvant à elle seule suffire pour réduire de manière significative les intrants (pesticides, engrais) dans le cognaçais, la Station viticole, département scientifique et technique du BNIC, mène depuis 2002 un partenariat avec l’Institut national de recherche agronomique (INRA), sur la création de cépages résistants. Ce partenariat s’est étendu à l’Institut français de la vigne et du vin (IFV) en 2016.

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Joseph Stoll, responsable du pôle Vignoble, vin et distillation de la Station viticole, et Gérald Ferrari, le directeur adjoint. © BNIC/Jonathan Bruneteau

L’objectif de l’interprofession est d’obtenir un « nouvel ugni blanc » (le principal cépage actuellement utilisé pour produire le cognac) présentant une résistance « élevée et durable » au mildiou et à l’oïdium.

Christian Huyghe, directeur scientifique adjoint à l’Inra, était en Charente en début de semaine pour rappeler à quel point réduire l’utilisation de fongicides doit être une priorité. 35 000 tonnes de matière active destinée à lutter contre les champignons parasites des végétaux sont en effet utilisées chaque année dans toute la France. « On estime la charge des fongicides entre 300 et 500 euros par hectare de vigne, avec plus de douze traitements par an, a indiqué Christian Huyghe. Ces traitements ont un impact sur l’environnement et sur la santé humaine, et l’on observe également des souches résistantes aux fongicides. Nos deux cibles majeures sont le mildiou et l’oïdium, car la résistance génétique à ces deux maladies permet de réduire fortement le nombre de traitements annuels, qui passent d’une moyenne de 13,3 à 3. »

Mais obtenir un cépage uniquement capable de résister au mildiou et à l’oïdium serait trop simple. Le cépage « nouvelle génération » qui pourra être déployé à grande échelle dans le vignoble cognaçais devra aussi présenter une faible sensibilité à la pourriture grise (pour la qualité des vins de distillation), une certaine tolérance aux maladies du bois (pour la pérennité du vignoble), une production élevée, au moins égale à celle de l’ugni blanc actuel (pour répondre aux contraintes économiques), et enfin des raisins peu riches en sucre, avec une acidité élevée, pour parvenir à des eaux-de-vie de qualité présentant des arômes fins et élégants.

On estime qu’il faut pas moins de trente ans entre le démarrage des recherches et le déploiement d’un nouveau cépage. A mi-parcours, les résultats s’avèrent encourageants.

Des croisements intégrant 50 % de parenté ugni blanc ont été réalisés par l’Inra à partir de 2003. Les chercheurs sont partis de cépages résistants obtenus précédemment par Alain Bouquet. Ce chercheur à l’Inra de Montpellier avait lui-même travaillé à partir d’une vigne sauvage américaine, muscadinia rotundifolia, impropre à la production de vin, mais résistante à l’oïdium et au mildiou. L’enjeu était d’isoler leurs facteurs de résistance et de les intégrer à vitis vinifera.  Alain Bouquet a finalement obtenu des variétés à résistance monogénique, c’est-à-dire porteur d’un seul gène. L’Inra est allé plus loin en s’engageant dans un programme pour obtenir des cépages à résistance polygénique cette fois, pour s’assurer une meilleure efficacité. Ces variétés ont été baptisées ResDur. La Station viticole et l’Inra ont associé des variétés Bouquet et ResDur, pour tenter d’obtenir un nouveau cépage résistant qui soit apte à produire du cognac.

En 2008, 43 premières obtentions résistantes ont été enregistrées. Après avoir été passés au crible et évalués sur les critères énoncés plus haut, quatre « individus » ont été finalement retenus et plantés sur des parcelles, à Graves Saint-Amant et Saint-Preuil. La première récolte aura lieu cette année. Un minimum de trois récoltes sera nécessaire pour confirmer la capacité de ces quatre nouvelles obtentions à produire du cognac. Dès 2018, elles seront implantées sur des parcelles d’un hectare environ, pour tester leurs aptitudes et la durabilité de leurs résistances.

En parallèle, un observatoire national du déploiement des cépages résistants (OsCaR) a été créé, pour le recueil de données et le partage d’expérience sur le terrain, car, comme l’a souligné Christian Huyghe, « on ne dispose pas de beaucoup de gènes de résistance. Ces gènes sont le bien commun de l’humanité, il faut donc en assurer une gestion durable, et mettre en place un matériel végétal qui soit capable de tenir pendant deux ou trois générations. »

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Une parcelle de vigne dans les environs de Bassac, septembre 2017

La sélection des cépages résistants ne s’arrête pas là. Le futur « super » ugni blanc sera particulièrement observé au regard d’un dernier paramètre, et non des moindres : le réchauffement climatique. Sa maturation devra être plutôt tardive. « On récolte aujourd’hui plus tôt qu’il y a 30 ou 40 ans, et ce sera également le cas dans 30 ou 40 ans », indique Luc Lurton, directeur de la Station viticole. Il s’agit d’anticiper d’ores et déjà les conséquences de ce changement climatique, pour ne pas se retrouver avec un nouveau folignan, croisement entre l’ugni blanc et la folle blanche, créé dans les années 70 et inscrit au cahier des charges du cognac, qui est aujourd’hui jugé trop précoce.

Il faudra également garder un œil sur des maladies apparues récemment : xylella fastidiosa, red blotch, et grapevine pinot gris virus (GPGV)comme l’a rappelé Marie-Catherine Dufour, la directrice régionale Aquitaine-Charentes de l’IFV. Une course à l’excellence qui semble semée d’embûches, mais pour laquelle l’interprofession se montre déterminée : « Nous n’avons pas le droit de dire que c’est impossible, a martelé Jean-Bernard de Larquier. Il faut de la patience, et à Cognac, on en a. »

Le cépage obtenu devra enfin être inscrit  au catalogue officiel des variétés de vigne, puis au cahier des charges de l’AOC cognac. Simple formalité au regard de tous les obstacles qu’il aura alors franchi.

 

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