Hennessy et l’INRA Bordeaux contre les maladies du bois

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Au premier plan, de gauche à droite : Lionel Choplin, représentant de l’Agence nationale de la recherche, Florent Morillon, directeur « amont » de la maison Hennessy, et Patrice Rey, directeur adjoint de l’UMR SAVE, lors du lancement du projet GTDfree le 2 décembre.

Dans « L’Apoplexie », publié en 1921 et qui fait aujourd’hui encore référence, René Lafon, ingénieur agricole, évoquait déjà les pistes de traitements, aussi bien préventifs que curatifs, de ce qui reste, près d’un siècle plus tard, un fléau pour le vignoble français. Ce que l’on nommait alors « apoplexie de la vigne » est désormais appelé « esca ». L’esca est la plus redoutable maladie du bois de la vigne. Elle se caractérise par le développement de nécroses dans le cep qui le dégradent et le rendent progressivement improductif. Depuis l’interdiction en 2001 du seul produit phytosanitaire efficace, à savoir l’arsénite de sodium, les vignerons ne disposent plus d’aucune solution face à cette maladie au processus long et complexe.

On estime que 13 % du vignoble français est improductif à cause des maladies du bois de la vigne. Dans le vignoble des deux Charentes, elles impactent 15 % du potentiel de production du cognac, perturbant même le profil aromatique des eaux-de-vie. Devant ce constat alarmant, la maison Hennessy s’est emparé du sujet, fin 2014, en lançant un appel à projet.

L’Unité mixte de recherche Santé et agroécologie du vignoble (UMR SAVE) de l’INRA-Bordeaux, et son projet baptisé GTDfree (GTD pour grapevine trunk diseases, soit maladies du bois de la vigne) ont été choisis et ont reçu de la maison de négoce une enveloppe de 600 000 euros. Devant l’enjeu national des maladies du bois de la vigne, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a renchéri cette année en apportant elle aussi 600 000 euros au pot commun, sur une durée de quatre ans. Une chaire industrielle a même été attribuée au projet GTDfree.

La dotation globale du projet conduit par Patrice Rey, directeur adjoint de l’UMR SAVE, s’élève donc désormais à 1 200 000 euros. Il comprend trois principaux axes de recherches : comprendre l’influence des facteurs environnementaux dans l’essor des maladies du bois, déterminer le fonctionnement des micro-organismes impliqués, et étudier la tolérance de la vigne à ces maladies. Sur la période 2016-2020, ce projet mobilisera un collectif de 25 chercheurs, ingénieurs et techniciens sur des travaux de recherche fondamentale et appliquée, travaux qui devront évidemment aboutir sur une « agriculture innovante respectueuse de l’environnement », comme le souligne Olivier Lavialle, le directeur de Bordeaux Sciences Agro. Pas question donc de plancher sur un énième produit phytosanitaire, le projet GTDfree explorera plusieurs pistes, allant du biocontrôle (un ensemble de méthodes de protection des végétaux par l’utilisation de mécanismes naturels) aux effets de la taille de la vigne sur la maladie.

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Amira Yacoub, post-doctorante à l’UMR SAVE de l’INRA Bordeaux, spécialisée dans le biocontrôle.

Dans les mois à venir, le projet GTDfree va se déplacer sur le vignoble cognaçais. La notion de taille « vertueuse » étant un facteur de prévention connu depuis longtemps, une parcelle du vignoble Hennessy servira à des essais à la fin de cet hiver. Trois modes de taille seront testés : une vertueuse, respectant les courants de sève de la plante, par des maîtres-tailleurs italiens Simonit et Sirch, une seconde avec des erreurs de taille et une dernière avec la taille habituellement réalisée par Hennessy.

Le projet GDTfree a également permis le lancement de deux thèses : l’une sur l’étude de l’impact du stress thermique sur la physiologie de la vigne, et l’autre sur l’influence de la taille et de l’eau sur le développement de l’esca. Enfin, une application pour smartphone, développée par l’UMR SAVE, permettra aux viticulteurs de signaler des parcelles très touchées par les maladies du bois de la vigne.

Si le projet se veut ambitieux et pluridisciplinaire, l’ensemble des acteurs reste néanmoins pragmatique. Parvenir à éradiquer complètement l’esca du vignoble cognaçais n’est pas à l’ordre du jour. « Il faut être réaliste, note Florent Morillon, directeur « amont » de la maison Hennessy. On n’arrivera pas à 0 % d’esca. Si, sur les 12 000 hectares impactés, on trouve une solution pour 6 000, ce sera déjà une très bonne chose. »

« Le constat, c’est que la situation est contrastée sur le vignoble des Charentes, note Pascal Lecomte, ingénieur à l’INRA. Il y a des cépages plus ou moins sensibles, des parasites plus ou moins agressifs. Ça dépend de l’environnement, du climat, du sol, de l’homme aussi, et de sa conduite du vignoble. Le rôle des pratiques culturales sur l’esca est bien connu, de même que l’incidence des grosses plaies de taille, et depuis longtemps. Simplifier la forme du cep favorise la maladie. Le viticulteur a été aspiré par le chai et a peut-être oublié les bonnes pratiques dans le vignoble. « 

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Loris Ouadi, doctorant en première année à l’UMR SAVE de l’INRA Bordeaux.

« Il y a beaucoup de littérature sur le sujet, pourtant les viticulteurs manquent de conseils et de recommandations claires. Ils sont un peu perdus, note son côté Loris Ouadi, doctorant en première année, qui travaille sur une thèse sur les maladies du bois et l’esca à l’UMR SAVE. On compte bien les aider. »

Dans la préface de « L’Apoplexie », les mots de James et Jean Hennessy, alors respectivement sénateur et député de la Charente, ont une résonance encore étonnamment actuelle : « prolonger la longévité de nos vignobles en infusant une vie nouvelle aux ceps qui dépérissent, arrêter les ravages de l’apoplexie, étudier dans le détail les effets des systèmes de taille en vigueur [pour] apprécier leurs répercussions sur le rendement et la vitalité des vignes. » Plus loin, James et Jean Hennessy soulignent « les mauvais effets [de la taille] que nous constatons aujourd’hui, lorsque nous [la] confions à des mains nombreuses et parfois inexpérimentées ». « D’autres reprendront votre étude, et pourront l’améliorer : l’essentiel, c’est qu’elle ait été faite maintenant », écrivaient encore le sénateur et le député en 1921. Un siècle plus tard, les acteurs du projet GTDfree s’attellent à cette tâche tous azimuts. Premier bilan des travaux en avril prochain.

* « L’Apoplexie », traitement préventif (méthode Poussard), traitement curatif, par René Lafon, ingénieur agricole, 1921.

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