Retour sur un arrêté préfectoral

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Dans le vignoble du cognac

Le 12 mai dernier, un arrêté préfectoral* destiné à protéger les écoles, crèches, relais d’assistantes maternelles et maisons de retraite des pulvérisations de produits phytosanitaires était signé en Charente et en Charente-Maritime. Thierry Touzet, directeur adjoint de la Direction départementale des territoires (DDT) de la Charente a piloté la rédaction de ce texte attendu du grand public, compte tenu des inquiétudes grandissantes au sujet de l’épandage des pesticides. Il revient sur les étapes de sa préparation.

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Thierry Touzet, directeur adjoint de la DDT 16

« C’est une circulaire du ministère de l’Environnement de janvier dernier, suivie d’une lettre de la ministre en février 2016 qui a lancé le processus, explique Thierry Touzet. On voulait sortir l’arrêté avant les périodes de traitements. On a donc pris contact avec le Bureau national interprofessionnel du cognac (BNIC), les Chambres d’agriculture, l’Union générale des viticulteurs pour l’AOC cognac (UGVC), qui nous tous ont dit : « Il faut faire quelque chose, ça paraît faisable ». Il n’y avait pas de déni dans le constat. Ces relais, qui ont de l’influence et de la transparence, nous disaient : « Techniquement, ça passe, politiquement, ça passe. On a confiance ». L’arrêté, sur le modèle de celui signé en Gironde, présente des mesures assez nouvelles, mais il est simple, facile à comprendre, facile à contrôler. Il a un objectif pédagogique, on rappelle le bon sens. »

Pour écrire ce texte, il fallait composer avec des opinions divergentes sur le terrain. Lors de la consultation publique qui a précédé la signature de l’arrêté, les préfectures de Charente et de Charente-Maritime ont relevé une petite quarantaine d’observations, émanant de particuliers, d’associations, d’élus, d’agriculteurs ou d’organisations professionnelles agricoles. Les avis les plus explicites étaient souvent tranchés : les plus favorables à l’arrêté demandaient que les agriculteurs s’équipent au plus vite d’un matériel de pulvérisation sécurisé, ou diminuent leur utilisation de produits phytosanitaires, voire se convertissent au bio, mais qu’en tout cas tout soit fait pour « favoriser les évolutions vers des modes de culture plus économes en phytosanitaires ».

Une petite dizaine de personnes estimait même que l’arrêté n’allait pas assez loin, jugeant les distances prévues insuffisantes, et la notion de plages horaires « illusoires, compte tenu de la propagation dans l’air ». De manière plus générale, l’arrêté aurait dû concerner, selon ces contributeurs, le voisinage de toutes les zones habitées, et toutes les cultures, notamment les céréales.

A l’inverse, sept avis, émanant de professionnels agricoles, pointaient de leur côté le « caractère trop restrictif de l’arrêté », attirant l’attention sur les efforts des agriculteurs depuis de nombreuses années, « l’augmentation des contraintes qui compliqueront le métier » et pouvant avoir « une incidence sur leurs revenus ». Ces avis considéraient les distances de sécurité proposées trop excessives, etc.

Certaines personnes insistaient également sur le risque, en rajoutant un interdit, de « contribuer à opposer davantage partisans et opposants aux produits phytosanitaires. Il faudrait plutôt partager, échanger, expliquer et apprendre ensemble. »

« Compte tenu de ces divergences, cet arrêté devait être rédigé dans un esprit de co-construction [un terme cher aux partisans de la modernisation de l’action publique, ndlr] », estime Thierry Touzet. Pour mettre tous les acteurs d’accord, l’Etat se devait de faire preuve de pédagogie et d’associer toutes les parties à la réflexion. »

L’affaire était loin d’être simple tant le sujet des pulvérisations de produits phytosanitaires cristallise les tensions ces derniers mois. Le directeur adjoint de la DDT 16 s’est donc appuyé sur son expérience antillaise. Entre 2007 et 2012, il a travaillé en Martinique, en tant que directeur adjoint de la Direction départementale de l’agriculture et de la forêt (DDAF). Dès son arrivée, il a été confronté au problème du chlordécone, un pesticide longtemps utilisé contre le charançon du bananier.

« On s’est rendu compte que les poissons de certaines baies étaient contaminés, souligne Thierry Touzet. Quand cette contamination de la pêche côtière a été avérée, l’impact économique a été très fort, car les Martiniquais, qui sont de gros consommateurs de poissons, n’en achetaient plus nulle part. On n’a pas forcément ce rapport à la pêche en métropole, surtout si on ne vit pas dans un département côtier. En Martinique, il m’a fallu, pour agir, des relais locaux parmi les professionnels de la pêche, et ça a tout changé. Il a fallu reconstruire la confiance dans la parole de l’Etat, rassurer les consommateurs, leur dire à la fois : l’Etat ne cache rien, et l’Etat agit. »

Cette expérience a convaincu Thierry Touzet de l’importance d’une réponse adaptée à la sociologie des professionnels et à l’historique des pratiques. « Je me souviens qu’un expert du chlordécone avait dit : « Face à un sujet complexe, la norme ne peut être la seule réponse ». A mon sens, il avait raison. La norme est-elle utile ? Est-elle applicable ? Il y a ce que nous demandent les administrations centrales, et l’initiative qu’il faut laisser aux services locaux. Il faut concilier la pédagogie, la rigueur scientifique et la réalité du terrain. Il faut aussi formaliser ensemble une façon d’appliquer le texte. »

« En Charente, je regrette qu’on soit souvent face à deux discours très dogmatiques, du côté des professionnels comme du côté des défenseurs de la nature, poursuit Thierry Touzet. Ces deux positions dogmatiques sont issues de convictions quasi religieuses. On peut faire dire tout ce qu’on veut à des données, on l’a vu lors de l’affaire du Tourtrat. Et alors les réactions ne sont plus rationnelles, il y a des postures militantes. »

« Le sujet des pesticides est compliqué, poursuit le directeur adjoint de la DDT 16. Sur les cours d’eau par exemple, on s’est aperçu que certaines analyses de 2016 concernaient des sédiments d’il y a trente ans, donc des pratiques d’il y a trente ans. Il ne faut pas attendre des résultats immédiats avec des pratiques nouvelles, mais plutôt se demander quels sont les facteurs de progrès, et mettre en place des indicateurs qui permettent d’objectiver les changements de pratiques et leurs résultats. Dans le cas du cognac d’ailleurs, il me semble que la force de frappe des maisons de négoce, quand elles s’emparent du sujet, est encore plus forte que notre arrêté. »

« Le grand public est souvent face à beaucoup de données, il y a autour beaucoup de « sachants », mais malheureusement peu de pédagogie, note Thierry Touzet. Si on livre des données anxiogènes, et qu’on a pas de réponse derrière, c’est encore plus anxiogène. Le rôle de l’Etat est donc d’être le plus transparent possible et d’avoir un discours clair. »

La mise en pratique de l’arrêté du 12 mai dernier semble pour l’instant se dérouler dans un climat serein. Une seule alerte concernant une pulvérisation de produits phytosanitaires aurait été lancée sur le vignoble cognaçais, mais elle était trop vague pour être prise en compte.

* Un arrêté du 12 septembre 2006 interdisait déjà les traitements dans les vignes en cas de vitesse du vent supérieure à 19 km/h.

 

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