« Le cognac, c’est de la poésie »

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Une journaliste lui a dit un jour : « Vous au moins, vous décoiffez ! » Une phrase pareille en aurait fait tiquer plus d’un, dans le milieu si feutré du cognac, où l’on met un point d’honneur à faire perdurer un savoir-faire séculaire sans tambour ni trompette. Loïc Pelletant, lui, cherche simplement à concilier ses propres aspirations avec la responsabilité de perpétuer un vignoble que trois générations avant lui ont fait grandir.

Le domaine de la Chevalerie, à Saint-Amant de Nouère, en Charente, s’étend sur 35 hectares. Quand les aïeuls de Loïc se sont installés là, sur le cru Fins bois, à la fin du 19e siècle, ils élevaient des bêtes et pratiquaient la polyculture sur quatre hectares. On n’y a distillé du cognac qu’au début des années 60.

Le vigneron aurait voulu travailler « dans le milieu de la culture ». Après un bac viti-œno à Barbezieux et une formation de sommelier-caviste à l’université des vins de Suze-la-Rousse, dans la Drôme, il pense ouvrir une cave. Il travaille dans un bar à vins à Avignon, rêve de vivre à Paris, lui qui n’a jamais vraiment vécu à la campagne, et de voyager au bout du monde.

Il « joue à cache-cache » un long moment avec le domaine. Installé à Angoulême, il vient aider son père, alors seul décisionnaire sur les vignes. Mais il n’a pas encore envie de prendre sa suite. « La transmission, c’est pesant, quand on a des vignes plantées quelque part et qu’on sait qu’elles n’en bougeront jamais, confie-t-il. J’avais peur de ne plus en repartir. On n’a qu’une vie… » Sans compter qu’en une carrière, son père « n’a pas connu plus de 7 ou 8 bonnes années ».

Et puis petit à petit, ce dernier lève le pied. Il prend finalement sa retraite au début de cette année. Les aspirations de Loïc peuvent alors s’exprimer sur le vignoble qui produit cognac, pineau des Charentes, vin et jus de raisin. Il aime depuis toujours la musique. Les chiens ne font pas des chats : le père de Loïc joue de la trompette, son grand-père du saxophone. Lui ne pratique aucun instrument, si ce n’est « les cuivres, l’hiver, sur l’alambic », mais il arpente les salles de concerts, dès qu’il en a l’occasion.

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Il a ce constat : « Je me sens proche des artistes, parfois même plus proche que des vignerons », dit-il simplement. Il invite donc des musiciens à venir jouer l’été dans sa distillerie, et organise des pique-niques au milieu de ses vignes.

Ça fait un moment aussi qu’il s’interroge sur ses pratiques culturales. « Tous les gens sensés pensent au bio ! Parce que la culture ne s’arrête pas à la vigne, c’est évident, on crée quelque chose. » Réduire l’utilisation des produits phytosanitaires sur la totalité du vignoble s’avère compliqué. Sur 4 ou 5 hectares, c’est déjà plus maîtrisable. « Il faut commencer sur de petits volumes, estime-t-il. Pour le moment, on n’a pas la certification bio, mais ce serait une évolution naturelle. » En attendant, le vigneron réduit donc au maximum ses traitements, surtout sur les parcelles destinées au pineau et au jus de raisin pétillant. « J’ai envie d’aller le plus loin possible, par conviction. C’est moi qui traite, et mon jus de raisin, ce sont des enfants qui vont le boire. »

« Je fais les traitements le soir ou la nuit, quand le vent est tombé et que personne n’est dehors, poursuit-il. Et on ne désherbe plus entre les rangs depuis huit ans. » Mais le vigneron déplore qu’il n’y ait en Charente que peu de conseils pointus sur la viticulture bio. « On m’a dit un jour que le bio pour le cognac, je pouvais oublier ! Quand mon technicien viticole vient ici, il reste carrément trois heures, on discute par exemple de la nature de la terre, c’est très enrichissant. Mais ce n’est pas souvent comme ça. Beaucoup de techniciens passent en coup de vent. » Loïc Pelletant n’élude pas pour autant les problématiques liées au rendement, qu’une moindre utilisation de produits phytosanitaires peut fragiliser : « Bien sûr, il nous faut une récolte, parce qu’il faut qu’on en vive. »

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Loïc regrette enfin la méfiance actuelle des gens vis-à-vis de son métier. « Il y a beaucoup de méconnaissance. Quand j’épands du souffre, qui est autorisé en bio, il y a une odeur forte caractéristique, et des personnes imaginent que j’utilise un produit nocif. Il y aurait vraiment un gros travail d’information sur nos pratiques à faire auprès du grand public. Le vin, c’est un partage. Si on fait du vin et qu’on ferme les portes, c’est qu’on n’a rien compris. » A 37 ans, Loïc Pelletant a trouvé sa place, son style. « Se lever tôt le matin pour faire du cognac, c’est de la poésie… » Et le vigneron est un artiste.

Texte : Armelle Baillon-Dubourg, dessins : Cécilia Pepper

3 réflexions sur “« Le cognac, c’est de la poésie »

  1. Écrivaine merveilleusement douée qui nous fait plonger avec avidité dans la vie de ce remarquable vigneron.
    Quel talent d’écriture ! ! Accompagnée de superbes dessins.

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