L’émission qui fait du bruit

 

Est-ce qu’on en parle ici ? Oui, bien sûr, parlons-en. Le 2 février, Cash Investigation, l’émission de France 2, avait pour thème les pesticides, utilisés partout dans le monde et accusés de plus en plus régulièrement d’avoir un impact désastreux sur la santé humaine et l’environnement. La France est le premier pays consommateur de ces produits en Europe.

Face à ce sujet éminemment sensible, Elise Lucet et son équipe avaient décidé d’enquêter non pas sur ceux qui utilisent ces produits phytosanitaires, et qui sont finalement trop souvent désignés comme les seuls responsables des dégâts causés, mais plutôt sur les multinationales qui les produisent (à la minute 24:30) :

« Qui est responsable de ce recours massif aux pesticides ? On aurait pu dire que c’était les viticulteurs, faire une enquête sur les dessous du vin ou la face cachée des agriculteurs (…) Mais bon, les agriculteurs respirent eux aussi les produits qu’ils épandent, ils en sont victimes. Nous, nous préférons enquêter sur ceux qui en profitent vraiment, ceux qui vendent ces pesticides dangereux : les multinationales de l’agrochimie. »

Durant plus de deux heures, Cash Investigation évoque l’impact de ces produits sur la santé des enfants (tests sur les cheveux à l’appui), obtient de haute lutte des données sur les ventes de pesticides en France, s’invite à l’assemblée générale de Bayer, et va même jusqu’à Hawaï où, en raison du climat particulièrement favorable de l’archipel (quatre récoltes possibles par an), les multinationales de l’agrochimie testent leurs futures molécules.

Elise Lucet reçoit ensuite Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, pour lui dévoiler une carte matérialisant les départements français les plus exposés aux pesticides. L’Aube, la Loire-Atlantique, la Marne et la Gironde tiennent le haut du pavé. Avec respectivement 2 389 et 2 063 tonnes de pesticides qui y sont vendues chaque année, la Charente et la Charente-Maritime ne figurent malheureusement pas parmi les meilleurs élèves. On y retrouve des produits dits particulièrement dangereux comme le glyphosate (désherbant), le folpel (fongicide), le mancozebe (fongicide), le metirame-zinc (fongicide) et la cyperméthrine (insecticide).

Cash Investigation dévoile aussi, en marge de cette carte, les chiffres des ventes par département de chlorpyriphos-éthyl, un insecticide soupçonné de provoquer des anomalies dans le développement du cerveau des enfants. 12,3 tonnes de chlorpyriphos-éthyl ont été vendues en Charente en 2013, et 36,9 en Charente-Maritime.

Au milieu du reportage (55:45), Elise Lucet s’invite à un dîner entre des parlementaires français et Denis Tardit, le président de Syngenta France. L’image est assez redoutable : alors que la journaliste interpelle les participants sur l’atrazine, un herbicide produit par Syngenta aujourd’hui interdit en France mais qui pollue toujours des nappes phréatiques en Eure-et-Loir, les couverts continuent, comme si de rien n’était, à tinter contre les assiettes.

A la fin du reportage (1:51:28), le céréalier charentais Paul François, sévèrement intoxiqué en avril 2004 en manipulant un produit phytosanitaire de la firme Monsanto, est sur le plateau. Il est le seul agriculteur à ce jour à avoir gagné un procès contre la multinationale. Venu en contradicteur, Jean-Charles Bocquet est le directeur général de l’European Crop Protection Association (ECPA), le lobby européen des pesticides.

Lorsque Elise Lucet évoque l’objectif du plan Ecophyto 2 qui prône une baisse de 50 % de l’utilisation des pesticides en France d’ici à 2025, Jean-Charles Bocquet l’estime catégoriquement « impossible » à atteindre au regard des efforts déjà accomplis. Paul François a alors cette remarque (2:02:42) :

« Pourquoi aujourd’hui, je vous pose la question, à travers les fermes Dephy [un réseau d’exploitations engagées dans une réduction des produits phytosanitaires, ndla] on a montré que des agriculteurs étaient capables de diminuer de 50 % l’utilisation de produits phytosanitaires avec des résultats, puisqu’on parle de rendements, équivalents aux autres rendements ? Ça fonctionne, pourquoi ce système là n’est pas vulgarisé ? Tout simplement parce que l’industrie n’a pas envie de perdre un milliard de chiffre d’affaires. »

Tentant de porter le débat non plus sur les molécules incriminées, mais sur leur mode d’utilisation, Jean-Charles Bocquet souligne (2:02:20) :

« Nous avons également beaucoup progressé sur ce que l’on appelle les accompagnements de la mise en oeuvre des produits (…), nous formons les agriculteurs. (…) Nous avons fait des campagnes de prévention pour que les agriculteurs mettent des gants. 80 % de la contamination, c’est au niveau des mains ! Protégeons les agriculteurs en leur donnant des gants ! »

Au regard de tout ce que le téléspectateur vient d’apprendre, l’argument semble bien dérisoire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s